Comment « vivre » le terrorisme avec la CNV, c’est à dire la Communication Non Violente .

Article de Marshall B. Rosenberg,  que je me devais de partager.

« LA VIOLENCE, QU’ELLE QUE SOIT SA FORME EST UNE EXPRESSION TRAGIQUE DE NOS BESOIN INSATISFAITS »

« Ceux qui empêchent une révolution pacifique rendent une révolution par la violence inévitable » (John F. Kennedy)

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On me demande souvent comment la Communication NonViolente peut servir à aborder la question du terrorisme. Pour commencer, il est fondamental que nous arrêtions d’utiliser certaines expressions telles que terroristes ou soldats de paix.

Ces mots correspondent à une image que nous projetons sur les autres ou sur nous-mêmes.

Tant que nous considérons qu’il y a d’un côté des terroristes et, de l’autre, des soldats de la paix (nous, bien entendu), nous ne changerons rien à la situation et continuerons d’alimenter le problème. Ensuite, il est nécessaire que nous nous mettions en empathie avec ce qui était vivant dans ces personnes au moment où elles ont commis les actes qui nous effrayent et nous affectent tant. Nous devons discerner quelles aspirations profondément humaines elles tentaient de combler en posant de tels actes. Il est indispensable d’établir ce lien, sans quoi, tout ce que nous ferons dans ce contexte sera très probablement motivé par une énergie qui générera une violence encore plus grande.

En ce qui concerne les personnes qui ont commis les actes que nous qualifions de terroristes, je suis sûr qu’elles ont précédemment exprimé leur souffrance de bien d’autres manières, peut-être pendant plus d’une trentaine d’années. Il fut sans doute un temps où elles se sont exprimées bien plus calmement, où elles ont essayé de nous dire leur souffrance à voir certaines de leurs aspirations les plus sacrées bafouées par la manière dont nous choisissons de satisfaire nos besoins économiques et militaires. Nous n’avons pas su les écouter avec bienveillance et elles ont graduellement perdu patience. Jusqu’à commettre ces actes terribles. C’est donc là la première étape.

Plutôt que de qualifier ces individus de terroristes, il est essentiel que nous leur manifestions de la compassion.

Cela ne veut pas dire, comme on le croit souvent, que je pense que le terrorisme soit acceptable.

Ni qu’il faille se contenter de sourire et ne plus s’indigner face à la mort de milliers d’êtres humains. Loin de là !

Car, après avoir écouté avec empathie, il importe que nous fassions clairement part de notre souffrance, de ce qui compte pour nous et n’a pas été honoré par ses actes. Si nous sommes capables de nous relier à ces personnes de cette manière, nous trouverons un moyen pacifique de satisfaire nos besoins mutuels. En revanche, si nous les qualifions de terroristes et les punissons à ce titre, nous nous enfoncerons dans la spirale de la violence.

 

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C’est pourquoi nous invitons les gens qui apprennent à aborder les « gangs terroristes » à cheminer en tout premier lieu avec leur désespoir : il s’agit d’un travail d’introspection, d’exploration de la douleur qu’ils éprouvent à titre personnel en relation avec ces gangs. Ce processus leur permet de transformer toutes les images d’ennemis et de mettre dans la lumière ce que chacune d’elle relève comme faim inassouvie. Ensuite, nous montrons aux gens que le changement social, à quelque niveau que ce soit, celui d’une petite comme d’une grande structure (un gouvernement, une multinationale), n’est possible qu’à la condition d’atteindre une masse critique de ses membres et que ceux-ci soient prêts à modifier radicalement leur manière de penser, créant ainsi une dynamique de changement.

C’est mathématique : à partir du moment où un nombre suffisant de personnes comprend qu’il existe des moyens plus puissants de satisfaire leurs besoins que ceux véhiculés par le comportement de leur gang, le processus de changement s’enclenche. Encore une fois, nous tentons de modifier les choses sans détruire les structures existantes, mais en nous reliant aux membres de celles-ci, afin de trouver avec eux de nouveaux moyens, plus efficaces et moins coûteux, de répondre à leurs aspirations (et à celles d’autrui).

Si notre intention est de changer la façon de procéder d’une entreprise multinationale, nous n’allons pas commencer par la diaboliser parce qu’elle détruit l’environnement ou opprime la population d’un pays par ses pratiques commerciales ou d’embauche. Nous allons plutôt prendre contact avec les membres de ce « gang industriel » et leur montrer en quoi satisfaire leurs besoins aux dépens de ceux d’autrui n’est pas une solution. Nous allons les aider à mettre au clair leurs aspirations profondes et à identifier des manières de transformer leur organisation afin de mieux y répondre, à un prix moins élevé à la fois pour eux et pour les autres.

Le même principe s’applique tant aux individus qu’aux familles et aux groupes, quelles que soient leur taille et leur complexité. Je vous le concède, cette approche est parfois lente et ardue. Il se peut que nous ayons à rencontrer plus d’une ou deux personnes avec lesquelles nous serons amenés à vivre cette expérience de transformation. Pour changer le comportement d’un gang, peut-être sera-t-il nécessaire à des millions de gens d’agir différemment. Si ce gang est un gouvernement, il est possible que nous devions rallier un certain pourcentage de la population à l’idée d’identifier des moyens plus puissants de combler les besoins que ceux utilisés par le gang en question.

Dans d’autres cas, il se peut qu’on ait affaire à une bande de seulement quatre ou cinq personnes, au sommet d’une hiérarchie et contrôlant toute une organisation. Si l’on amène ce petit groupe à envisager d’autres manières, moins coûteuses et plus efficaces, de satisfaire ses besoins, le changement social que nous souhaitons peut se produire assez rapidement. Dans ce cas-ci, comme dans le cas des gangs de grande taille, l’effort à fournir en vue d’une transformation dépasse de loin l’action d’un individu isolée. Se venger, tendre l’autre joue à son agresseur… la paix exige de nous bien plus que cela.

 

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Il n’y a pas de paix sans écoute empathique. Il n’y a pas de paix si nous ne sommes pas capables d’entendre les craintes et les aspirations insatisfaisantes d’autrui, y compris celles qui poussent certains à l’affrontement. Cette écoute est une condition de la paix car, dès que les gens prennent conscience des sentiments et des besoins en cause, ils perdent tout désir de riposte : ils comprennent les motivations profondes et que c’est par ignorance d’autres options possibles que les crises éclatent.

Au lieu de se battre, ils cherchent à se relier aux autres dans la bienveillance, à leur apprendre comment transcender leur violence et à établir des relations de coopération. Lorsque nous sommes en lien avec nos aspirations, nous cessons de vivre cette colère qui nous pousse à vouloir punir lorsque celles-ci ne sont pas comblées.

Etre en lien avec nos besoins implique la capacité d’évaluer dans quelles mesurent ils sont satisfaits. Nous le faisons néanmoins sans sortir de nos gonds, sans pointer du doigt ceux qui n’y répondent pas, sans en faire des ennemis ni les diminuer.

Chaque fois que nous nous laissons guider par nos jugements, nous réagissons plus avec notre tête qu’avec notre cœur ; chaque fois que nous laissons passer l’occasion d’identifier ce qui nous importe, nous réduisons nos chances d’obtenir d’autrui un cadeau donné dans la joie. Il n’en reste pas moins que ceux qui se relient aux besoins, même masqués par la colère, la frustration et la violence, vivent dans un monde différent.

Celui de Rumi, poète et mystique soufi du XIII° siècle évoque par ces mots : « Il existe un lieu au-delà du bien et du mal : c’est là que je vous donne rendez-vous. »